Au printemps 1967, Liz et Royal Robbins ont ouvert une nouvelle voie à Yosemite, n’emportant que des coinceurs et des sangles comme protection, au lieu des pitons et du marteau “traditionnels”. Leur ascension fut la première grande voie en Amérique du Nord équipée avec du matériel qui ne laissait aucune trace ni dommage sur la roche. Ils ont baptisé la voie Nutcracker Suite, et en la grimpant de cette façon, Liz et Royal ont lancé l’ère de l’escalade propre. Avant le Nutcracker, protéger une voie signifiait planter des pitons et frapper à coups de marteau, laissant des marques permanentes dans la paroi. Mais avec l’arrivée des coinceurs, des hexentrics et, plus tard, des friends, l’escalade est devenue beaucoup moins destructive. L’escalade libre telle qu’on la connaît aujourd’hui a commencé avec un simple fil de fer.

Mais aujourd’hui, près de 60 ans plus tard, quand tu arrives au pied d’une falaise, ton rack déborde de C4 et de Z4—des coinceurs mécaniques—pendant que tes nuts (si t’en as encore) prennent la poussière dans le fond de ton placard à équipement.

Un petit sondage au bureau de Black Diamond a révélé des avis partagés sur l’utilisation des coinceurs. Plusieurs jeunes grimpeurs trad ont avoué ne jamais en placer; certains n’en possèdent même pas un seul. Même parmi les vétérans de l’escalade traditionnelle qu’on a rencontrés, ceux qui grimpent depuis longtemps, les coinceurs ne sortent plus souvent sur les voies. Certains les amènent seulement en alpinisme, pour aller vite et léger, ou comme solution économique pour redescendre en cas de pépin. Jette un œil sur les forums Reddit ou Mountain Project, et tu verras des débats enflammés et des trolls qui s’obstinent sur la fin des coinceurs.

Alors, la question se pose : est-ce qu’un équipement clé—celui qui a révolutionné le monde de l’escalade—est maintenant relégué au rang de relique du passé?

Dans ce Gear Myths, on plonge dans l’univers de la protection passive avec une question clé : est-ce que les grimpeurs utilisent encore des coinceurs aujourd’hui? On a posé la question à nos athlètes, parmi les meilleurs grimpeurs trad au monde, pour avoir leur avis d’experts.

« J'ai appris l'escalade traditionnelle en utilisant d'abord des coinceurs mécaniques ; ce n'est que bien après m'être senti à l'aise pour placer, retirer et charger des cams que j'ai appris à placer et retirer un coinceur passif. »

—Connor Herson

Il a commencé l’escalade à l’école primaire, et aujourd’hui, à 22 ans, Connor Herson a gravi la voie trad la plus difficile au monde, s’imposant comme l’un des meilleurs grimpeurs trad. Pourtant, il affirme qu’il utilise rarement, voire jamais, des coinceurs.

« Les camalots sont beaucoup plus intuitifs à placer et à vérifier, et ils sont aussi bien plus faciles à retirer », explique Connor. « En plus, c’est plus simple d’évaluer la bonne taille de cam, donc pour des voies à vue ou des grandes voies, ça fait juste du sens d’utiliser un cam pour un placement rapide au lieu de gosser avec un rack de coinceurs », ajoute Connor.

Connor fait partie de la nouvelle génération de grimpeurs trad, ceux qui redéfinissent l’avenir de la discipline, et ses premiers placements de matos étaient des coinceurs mécaniques. Si les jeunes grimpeurs trad ne se tournent plus vers les coinceurs passifs, est-ce que ça veut dire que l’ère des stoppers est en train de suivre le même chemin que les hexentrics et les Tricams?

« De nos jours, j’utilise presque jamais de coinceurs, sauf quand l’emplacement est trop étroit pour un camalot. Mais avec les Z4 qui descendent vraiment petit, ça arrive quasiment plus ! »

« J’apporte encore souvent un jeu de coinceurs sur une grande voie trad, mais pour être honnête, je ne les utilise plus aussi souvent qu’avant. »

—Babsi Zangerl

Ensuite, on a posé la question à Babsi Zangerl, une grimpeuse trad chevronnée qui a gravi des big walls et des voies à plusieurs longueurs parmi les plus emblématiques du monde. Elle a une vision plus classique (jeu de mots voulu) des coinceurs comparée à Connor.

Babsi pense que les coinceurs restent essentiels et elle en emporte toujours lors de ses ascensions, mais elle avoue qu’avec les années, elle les utilise de moins en moins.

« Je les utilise beaucoup moins qu’avant », explique-t-elle, « mais j’aime toujours avoir quelques coinceurs offset avec moi, surtout quand j’attaque une nouvelle voie à plusieurs longueurs que je n’ai jamais grimpée. »

Elle explique aussi que les coinceurs offrent une meilleure sécurité dans les petites fissures de calcaire, là où les plus petits friends ont tendance à être moins fiables. En Europe, il y a beaucoup plus de voies trad sur calcaire qu’en Amérique du Nord; ici, chez nous, c’est surtout des étendues de granite et de grès. Babsi précise d’ailleurs : elle n’utilise jamais de coinceurs sur le granite.

« Au Royaume-Uni, il y a généralement moins de protections, alors tu dois vraiment assurer tes arrières et emporter un gros rack de coinceurs et de friends. »

—Hazel Findlay

On dirait qu’on commence enfin à avancer dans ce débat; peut-être que l’utilisation des coinceurs dépend surtout de la région. Hazel Findlay vient du Royaume-Uni, où elle a réalisé certaines des ascensions les plus audacieuses, et elle partage ici son expertise sur l’escalade traditionnelle britannique.

« Ici au Royaume-Uni, tu as absolument besoin de coinceurs », dit Hazel. « Tu ne verras jamais quelqu’un tenter une voie trad à vue sans au moins un jeu de coinceurs. »

Hazel a aussi mentionné que les grimpeurs abordent la protection différemment au Royaume-Uni. Là-bas, c’est avant tout une question de préserver l’intégrité de la roche : pas de spits sur les voies, donc bien souvent, les coinceurs sont la seule option pour les placements précaires. En prime, le type de roche au Royaume-Uni se prête particulièrement bien à l’utilisation de stoppers.

Et ça se comprend : l’éthique du clean climbing au Royaume-Uni est plus ancrée et remonte à plus loin qu’aux États-Unis. Les coinceurs ont été utilisés pour la première fois au Royaume-Uni dans les années 1950 et sont vite devenus la norme—c’est d’ailleurs un voyage au Royaume-Uni qui a inspiré Royal Robbins à grimper Nutcracker Suite uniquement avec des coinceurs.

« Je préfère les coinceurs mécaniques aux coinceurs passifs parce qu’ils sont plus rapides à placer, et ils font le même boulot dans la plupart des situations. »

—Jacopo Larcher

La raison pour laquelle les grimpeurs utilisent moins de coinceurs que de friends est toute simple : c’est une question de praticité. L’équipement d’escalade a tout simplement évolué. Jacopo explique :

« Je peux placer un cam plus vite. J’haïs devoir choisir le bon coinceur quand ils sont tous accrochés sur le même mousqueton. Ça prend vraiment plus de temps, pis j’ai toujours peur d’en échapper un. En plus, après, faut encore clipper une dégaine dessus. »

Mais Jacopo soutient qu’il y a quand même quelques avantages clés aux coinceurs par rapport aux friends. Il les préfère dans les fissures de calcaire et pour les relais sur les grandes voies.

« Il y a aussi pas mal de voies trad vraiment dures qui me viennent en tête—Parthian Shot (E10/6c), Rhapsody (E11/7a) et Prinzip Hoffnung (E10/8b+)—qui seraient tout simplement impossibles sans coinceurs. » Mais même Jacopo utilise rarement des coinceurs de nos jours quand il grimpe en alternance avec Babsi : « Je pense pas avoir placé un seul coinceur dans une fissure parfaite depuis des décennies ! »

Tu pourrais penser qu’il y a beaucoup de débats chez BD, entre athlètes et employés, sur l’utilisation des coinceurs, mais un consensus s’est dégagé : tout le monde en apporte en falaise, mais ils sont rarement posés.

Les coinceurs ne sont pas morts… du moins pas encore, mais la nouvelle génération de grimpeurs trad, comme Connor Herson, apprend à mener avec des friends. Ce n’est souvent qu’après plusieurs années de grimpe trad que beaucoup se mettent à utiliser un jeu de coinceurs pour des voies spécifiques. Ce qui me fait me demander si on ne verra pas de plus en plus de coinceurs coincés sur les grandes voies, perdus parce que le second ne sait pas comment les retirer, un peu comme avec les Tricams.

Mais il est peu probable que les grimpeurs arrêtent complètement d’utiliser les coinceurs. Même si la technologie des friends les a rendus moins courants, les coinceurs continueront sans aucun doute d’être utilisés sur certaines voies, dans des situations ou des régions précises. Le Royaume-Uni a été le premier à les adopter, et il est peu probable que les grimpeurs là-bas arrêtent, même si la technologie des friends continue d’évoluer.

En plus, il y a un avantage clé aux coinceurs sur le long terme, ajoute Jacopo :

« Ils sont parfaits pour installer des relais quand tu dois laisser du matos derrière toi. C’est clairement moins cher qu’un camalot ! » Autrement dit, ça fait moins mal au portefeuille quand tu dois abandonner une voie.

Alors, grimpeurs trad, sortez vos crochets à coinceurs et apprenez à décoincer un stoppeur coincé—prolongez la vie de votre protection passive!

Molly climbs The Thumb on Lone Peak.

ABOUT THE AUTHOR

Molly Malone is Black Diamond Equipment’s copywriter. Her expertise in outdoor apparel and equipment comes from a decade-long love affair with backcountry splitboarding and climbing. She likes low-angle powder laps on high-avy days and sending long desert splitters.